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Récemment, un article publié sur le Blog Documentaire a fait quelques vagues dans le verre d’eau qu’est l’univers des nouvelles écritures. Réné Broca, anciennement en charge du festival du Forum Blanc, y décrétait le « transmédia de création » comme étant mort presque-né. Il serait toutefois injuste de le désigner comme seul Cassandre dans cette histoire puisque nombreux sont ceux que j’ai pu entendre prononcer des sentences similaires : « le transmédia est mort, ne marche pas, ne fait pas d’argent, n’intéresse plus personne. Le truc d’avenir, c’est la réalité virtuelle et Snapchat. Le reste, on a essayé et ça marche pas. »

Pendant plusieurs jours, je me suis demandé comment réagir. Faut-il que je défende à tout prix une démarche créative que j’affectionne depuis plusieurs années ? Dois-je me ranger derrière les croque-morts du transmédia et signer moi aussi sa disparition à la faveur de formats moins alambiqués et plus prometteurs économiquement ?

J’ai fini par abdiquer : il n’y a pas de bonnes réponses à cette question, et ceux et celles qui prétendent avoir un avis définitif sur ce qui constituera l’avenir des histoires sont de sacrés escrocs. Je participe parfois à cette escroquerie, soyons honnête, en présentant avec engouement des formats et des expériences obscures, confidentielles, de « niche » comme on dit. Je les promeus tout en sachant pertinemment que ces oeuvres ne seront jamais « grand public », qu’elles ne précipiteront jamais la création d’un « marché » et d’une « industrie », à l’opposé du cinéma ou de la télévision.

Ce que l’on enterre aujourd’hui, ce n’est pas à proprement parler le transmédia mais plutôt certains contenus manquant grandement de rentabilité. Dans un dispositif transmédia associant contenu télévisé, jeu vidéo et expérience web, ce ne sont pas les deux premiers qui sont généralement remis en cause. Eux disposent de leurs chaînes de valeur propres dont les arcanes sont bien connues des producteurs et éditeurs. Ils présentent un risque mais un risque connu, accepté et maîtrisé.

La vraie problématique ici, c’est l’impossibilité de rentabiliser correctement des oeuvres pour lesquelles il n’existe pas de canal de distribution clair. Le plus parfait exemple en est bien entendu le fameux webdoc (terme tombé en désuétude avant même celui de transmédia), mais globalement la méfiance actuelle concerne l’ensemble des contenus interactifs reposant sur une pure économie de financement. Ils sont excitants intellectuellement mais à quoi bon les produire si l’on ne parvient pas à faire en sorte que le public les regarde (voire, encore mieux, les paie !) ?

Pourtant, n’était-ce pas la promesse du web que de fournir des moyens d’expression variés, insolites, personnalisés, bref différents ? Le numérique devait permettre à différents arts de converger et de s’hybrider dans le grand bouillon des Internets. Tel était le potentiel du transmédia : permettre aux créateurs de choisir les meilleurs modes d’expression et les meilleurs supports pour leur histoire.

Une promesse sûrement trop grande pour être tenue, sans doute, face aux impératifs financiers (légitimes) des médias qui financent ces nouvelles oeuvres. L’engouement a été si grand que l’on a semblé oublier en cours de route que, par exemple, la plupart des films de cinéma ne trouvent pas leur public, ne sont pas rentables en dépit d’aides conséquentes. Alors pourquoi avoir attendu du transmédia qu’il réussisse aussi vite et avec un telle régularité ? Notamment lorsque ces dispositifs ambitieux ne jouissent que très rarement d’une communication à la hauteur…

Alors depuis quelques temps, on se retranche, on se spécialise. Certains mobilisent leur savoir-faire de l’interactivité et de l’audiovisuel pour créer des jeux narratifs. D’autres explorent le champ de la réalité virtuelle et des technologies dites immersives. D’autres encore retournent à leur premiers amours de la télévision, du cinéma ou de l’art dont ils sont issus.

En soi, cela n’est pas grave. Cela a toujours été le « but final » de cette mouvance transmédia : apprendre pendant un temps à marier les genres et les plateformes pour décloisonner la création et embrasser le pouvoir de l’interactivité.

Les industries culturelles se sont développées en silo tout au long du XXème siècle et, selon moi, le transmédia devait permettre une convergence globale permettant à chacun de trouver sa place non pas en fonction d’un support (la télévision, le cinéma, le livre…) mais d’une démarche créative, d’un genre (le documentaire, la fiction, le jeu narratif, la littérature, la BD…).

Ce que je regrette donc, ce n’est pas la mort proclamée du transmédia mais la précocité avec laquelle il a été enterré. Le processus d’invention de nouveaux formats et de recomposition du paysage culturel me semble loin d’être terminé et vouloir décréter dès aujourd’hui ce qui marche et ce qui ne marche pas est une grave erreur.

Plus qu’une erreur, il s’agit d’une hypocrisie. Pour moi, ceux qui enterrent le transmédia et tout un pan des nouvelles écritures se cachent derrière un argument économique fallacieux : on n’abandonne pas le transmédia parce qu’il n’est pas rentable mais aussi parce qu’il faut peur. Dire que le transmédia ne marche pas parce qu’il ne vend pas, c’est oublier que bien d’autres contenus vivent aussi quasi-exclusivement d’aides et de subventions (le documentaire voire même le court-métrage de fiction, pour en citer certains).

Pour moi, le transmédia n’est pas proclamé mort par certains parce qu’il ne vend pas. Je pense plutôt qu’il est tout bonnement trop ambitieux et gourmand en ressources pour être systématisé par des acteurs qui cherchent à « industrialiser » des processus de production afin d’être rentables. Les chaînes de télévision se tournent davantage aujourd’hui vers la réalité virtuelle et les formats courts en ligne parce qu’il s’agit d’un prolongement naturel de leur savoir-faire. Les autres formats plus hybrides sont trop « incertains » et font peur. Quoi de plus naturel ?

Aujourd’hui, la tendance n’est plus au financement de webdoc ou d’objets profondément hybrides mais à celui des trois types de contenus stars : la réalité virtuelle, le jeu et les formats courts vidéo. Eux aussi aujourd’hui formulent une promesse extrêmement forte : ils vont devoir vendre et former une industrie. Au risque de connaître le même sort que le transmédia…

Et Dieu sait si j’affectionne ces nouveaux territoires, en particulier la réalité virtuelle et les jeux narratifs ! Je ne regrette pas les moyens que l’on y consacre. Je regrette plutôt que l’on relègue aux oubliettes une démarche (le transmédia) et des formats (tous les trucs interactifs) dont ils sont les héritiers.

Mais j’espère sincèrement que les institutions et les puissants acteurs de la télévision, du cinéma, du jeux vidéos ou encore de l’édition ne ferment pas leur porte à des créations différentes de ce qu’ils ont l’habitude de porter. Personnellement, j’ai toujours envie de voir émerger des webdoc, des fictions interactives et toutes sortes de curiosités. Je continuerai à les promouvoir sous toutes leurs formes, en sachant pertinemment – et en me réjouissant – que certaines sont destinées à devenir de grandes et puissantes industries, et que d’autres sont vouées en rester hautement confidentielles.

Je laisse certains se gonfler d’orgueil en déclarant pompeusement le transmédia comme mort et je préfère me féliciter qu’il ait pu (et continue à) décloisonner les industries créatives.

8 commentaires

  1. Commentaire de Pierrin

    Pierrin Répondre 28/02/2017 at 19:17

    Ton analyse est très juste. Dans son interview René Broca donne un point de vue sur le transmédia en tant que marché. Il a créé le Forum Blanc en espérant qu’il allait participer à l’émergence d’un secteur qui deviendrait rentable et de son point de vue, ça n’a pas fonctionné, d’où son départ de l’orga de cet événement.

    Par contre, je pense qu’ il faut distinguer le « transmédia storytelling » stricto sensu (un univers narratif distribué sur plusieurs plateformes complémentaires avec circulation des audiences) et les « nouvelles écritures » (formats innovants sous toutes leurs formes). Dans son interview Broca parle clairement du premier, en tout cas, c’est comme ça que je l’ai compris. Il ne condamne pas toutes les écritures interactives, les webdoc, les jeux sérieux, mais simplement cette méthode de diffusion/narration qu’est le transmédia. Ou alors j’ai mal compris ce qu’il disait !

    Quoiqu’il en soit, ce n’est pas parce que ces nouvelles écritures ne sont pas rentables que les auteurs doivent s’en détourner !

    • Commentaire de Benjamin Hoguet

      Benjamin Hoguet Répondre 28/02/2017 at 19:31

      Oui il ne condamne pas directement les nouvelles écritures dans leur ensemble mais il faut bien voir, je crois, que ce sont les dispositifs transmédia qui ont permis dans la plupart des cas d’expérimenter. Il y avait un docu ou un film que l’on agrémentait d’une expérience web ou mobile ou VR ou que sais-je encore.

      Bien rares étaient les projets innovants « stand alone » qui ne s’appuyaient sur aucun contenu plus « rentable » pour la TV, le cinéma ou autre industrie puissante.

      D’où ma crainte que la mort annoncée du transmédia soit aussi, en partie, celles d’un pan entier des nouvelles écritures… Wait and see j’imagine…

  2. Commentaire de Sébastien Célimon

    Sébastien Célimon Répondre 28/02/2017 at 23:20

    Bonjour,

    Il me semble qu’il y a beaucoup de choses distinctes à pointer dans l’avis de M. Broca et votre propre analyse.

    En premier lieu, le transmédia ne saurait être une fin en soi. Ce que je veux dire par là c’est qu’ontologiquement le transmédia ne peut en aucune manière constituer un marché : le mot est devenu valise pour désigner des expériences et des projets très différents, très disparates, qui fonctionnent sur des modes de consommation et des expériences asynchrones, non complémentaires qui plus est. La circulation des audiences qui soutiendrait le transmédia est une chimère, et les outils de mesure de chaque type de contenus ne pourront jamais dire la même chose, à savoir qu’une expérience globale transmédia est une réussite en tant que telle : dans un dispositif transmédia, les échelles de valeur et les volumes synonymes de succès ne sont pas du tout similaires. Prenez l’exemple de la BD, 8000 exemplaires vendus d’une nouveauté c’est un gros succès. Dans le jeu vidéo, 8000 téléchargements c’est un bide total. En d’autres termes, les unités de mesure et de valeur doivent être profondément questionnées et leurs limites pointées pour éviter les conclusions précipitées de déception.

    Le transmédia n’est pas mort, je vous rejoins là-dessus, car il n’existe quasiment pas dans les modèles que tous ceux qui en rêvent l’envisagent – ou bien je ne comprends pas de quoi on parle 🙂 Soyons pragmatiques : quelle société de production a les capacités aujourd’hui de maîtriser les temps de fabrication et d’investir les talents nécessaires pour réussir un dispositif transmédia complet en un seul shot, c’est-à-dire que tous les contenus soient disponibles simultanément sur tous les supports visés et sont travaillés avec le savoir-faire idoine ? Si les enthousiastes d’hier ont laissé tomber l’affaire c’est non seulement car ils ne maîtrisent pas les chaînes de valeur et n’ont pas suffisamment pensé les transferts de coût et les points de monétisation, mais aussi parce qu’à un moment il faut qu’ils reconnaissent qu’ils n’ont aucune idée de la valeur et de la forme de la chandelle pour laquelle ils s’apprêtaient à jouer. Et cela une fois posé entraîne des questions gênantes et des justifications qui le sont plus encore, surtout quand on a un contrôle de gestion et des actionnaires pas du tout dans la compréhension de ce qu’ils assimilent encore à une forme de R&D.

    Vous avez raison quand vous dites que les producteurs chercheront une fois une véritable succès transmédia à en extraire des modèles copiables pour, comme toujours dans l’industrie, vouloir maîtriser les coûts, permettre des projections et définir une marge acceptable. Vous avez raison quand vous dites qu’ils ont peur car cela les sort de leurs zones de confort et les pousse à questionner des modèles fonctionnels, non seulement intellectuellement parlant mais aussi logistiquement parlant. Pour faire une image militaire, on peut être le plus génial stratège qui soit, si l’intendance ne suit pas…

    Mince, je vous ai déjà mis une belle tartine… Désolé ! Bravo pour vos articles et votre travail conséquent de débroussaillage. Je ne doute pas que nous aurons le plaisir d’échanger ici ou ailleurs dans le futur.

    Sébastien

  3. Commentaire de Florent

    Florent Répondre 01/03/2017 at 08:03

    Yop.
    Je m’attendais à te voir citer le hype cycle de Gartner.
    http://blogs.gartner.com/smarterwithgartner/files/2015/10/EmergingTech_Graphic.png
    C’est toujours pareil, quand une nouvelle « technologie » (ou en l’occurence, une nouvelle façon d’approcher la création et la narration) émerge. Entre 2002 et 2010, nous avons connu la phase ascendante des « attentes exacerbées » (par exemple : le transmédia va être cool, et de mass market, et rentable, etc etc etc, autant de critères qu’on ne demande pas nécessairement à d’autres formes d’expression, comme tu l’as rappelé dans ton post). En ce moment, on est au creux de la vague, dans la « vallée de la désillusion ». Il ne tient qu’à nous, les créateurs convaincus et honnêtes, de remonter la pente de la révélation pour atteindre le plateau de la productivité.
    Et ceux qui veulent abandonner la rando en cours de route, grand bien leur fasse 🙂
    Tu remarqueras cependant qu’à ma connaissance, aucun des « vrais » créateurs transmedia ou presque n’ont pris la tribune pour hurler à la mort de celui-ci. Ils sont trop occupés à continuer à créer.

    • Commentaire de Benjamin Hoguet

      Benjamin Hoguet Répondre 01/03/2017 at 08:06

      🙂 c’est bien vrai tout ça et hautement optimiste grâce à monsieur Gartner!

  4. Commentaire de Jordi Prat Homs

    Jordi Prat Homs Répondre 01/03/2017 at 11:07

    Seulement pour continuer sur la logique Gartner, il faut noter que dans le modèle, le retour se fait merci au valeur ajouté que la solution technologique fourni dans la solution à un problème-marché.
    Je crois que c’est là la question de future. La narration Transmedia répons à un problème de l’usager ? et dans quelle contexte ?
    Pour moi la réponse est oui, mais l’obstacle pour l’activer se trouve dans les contraintes de la production actuelle.
    Le Transmedia, propose une relation avec la narration plus « froide » moins « compulsive » et donc mois efficace en captation de temps d’attention.
    Tant que des mèdia capables de produire de la valeur sans dépendre de la captation de temps d’attention, l’avenir du Transmedia reste difficile.

  5. Commentaire de Martine Pagé

    Martine Pagé Répondre 01/03/2017 at 17:44

    Merci pour cette réaction très intéressante à l’article publié sur le Blog Documentaire.

    Je suis tout à fait d’accord qu’il soit beaucoup trop tôt pour déclarer un échec du transmédia. La finale de l’article en question m’a cependant interpelée :

    « En tant que créateur d’un événement transmédia que j’ai animé pendant des années, je pense que dans notre culture occidentale, ce qu’on recherche avant tout, c’est une histoire qui commence, qui se développe et qui se termine. La pluralité des points de vue peut être intéressante sur certains sujets, mais c’est plutôt rare. En général, le public préfère une histoire linéaire. »

    J’enseigne un atelier de littérature numérique à des étudiants au certificat en création littéraire (niveau universitaire). Je me bute souvent contre cette attitude face aux nouvelles écritures, particulièrement en ce qui a trait à la fiction. Même les « natifs du numérique » ont tendance à rechercher la linéarité dans les récits qu’ils consomment. Une de leurs plus grandes frustrations face à l’interactif c’est de n’avoir jamais l’impression de faire véritablement le tour d’une oeuvre, chaque expérience lecteur-joueur étant différente. Le réflexe, probablement stimulé par les habitudes développées dans la fréquentation des réseaux sociaux, est de cliquer dès qu’une nouvelle option est offerte, la navigation prenant toute la place sur la lecture ou même le visionnement des segments multimédias. Il en résulte une expérience très superficielle dont les lecteurs-joueurs se lassent rapidement et gardent très peu de souvenirs. Mes étudiants sont pourtant de très grands lecteurs!

    Le désir d’être un lecteur actif (via l’interactivité), ne semble pas très fort dans la population en général, particulièrement en ce qui a trait à la fiction. Croyez-vous qu’il s’agit aussi simplement d’une lente évolution et que les goûts en matière de storytelling vont finir par se modifier?

    Pas facile à prédire, j’avoue, mais je serais curieuse de vous entendre sur le sujet!

  6. Commentaire de RvCailloux

    RvCailloux Répondre 01/03/2017 at 21:50

    Le problème c’est que pour l’instant, les producteurs ne voient plus le Transmedia comme un Media bankable, ils fuient la complexité, le risque et les coûts.

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