Quitter

En cherchant la source d’une citation, je suis retombé sur l’article How to Stop Worrying and Learn to Love the Internet, écrit par Douglas Adams en 1999. Alors qu’un journaliste de l’époque lui soutenait qu’Internet n’était qu’une « passade idiote », l’auteur du Hitchhicker’s Guide to the Galaxy réagit avec humour et, comme toujours, une certaine prescience. Et là où il ne semble défendre que les Internets, sa pensée semble s’étendre bien au delà, jusqu’à s’appliquer au transmedia et aux nouvelles formes d’écriture.

L’indignation en réaction à toute forme d’innovation

Adams entame son article par une réflexion malicieuse sur l’indignation que suscitent inévitablement toutes les formes d’inventions :

Je suppose que les générations précédentes ont ressenti une indignation similaire avec l’invention de la télévision, du cinéma, de la radio, de la voiture, du vélo, de l’imprimerie, de la roue… On aurait pourtant pu penser qu’ils auraient appris comment tout cela fonctionne, à savoir:

1. Tout ce qui existe dans le monde au moment de votre naissance est simplement normal

2. Tout ce qui est inventé entre ce moment-là et vos 30 ans est incroyable excitant et innovant et avec un peu de chance vous pourrez en faire votre carrière

3. Tout ce qui est inventé après vos 30 ans va à l’encontre de l’ordre naturel des choses et signe le début de la fin de la civilisation telle qu’on la connait jusqu’à ce qu’au bout d’une dizaine d’années, tout cela ne devienne peu à peu tout à fait normal.

Maintenant que les Internets sont là depuis sensiblement plus de 10 ans, et alors qu’ils auraient dû successivement signer la fin des industries musicales, éditoriales et audiovisuelles et nous plonger dans un monde corrompu par la pensée pédo-nazie, on ne questionne plus leur utilité, leur durabilité ou leur capacité qu’auront ces industries à lui survivre – avec plus ou moins de casse.

Les Internets ont donc complété ce cycle invention-indignation-normalisation décrit par Adams. Cela ne signifie pas qu’il y ait eu un arrêt de l’innovation – sinon nous serions tous désoeuvrés – mais bien que personne ne s’interroge sur sa pérennité et sa pertinence.

Du contenant, les doutes se sont désormais reportés sur les contenus.

Les nouvelles formes d’écriture – du webdocumentaire aux oeuvres transmedia en passant par les vidéos interactives, les serious games, la gamification… – n’ont pas, selon moi, encore atteint le stade de la normalisation. Certaines, comme le webdocumentaire et un peu plus largement le concept même de transmedia, s’en rapprochent. D’autres, aussi populaires soient-elles – je pense par exemple au second écran ou à ces abominations de Google Glass – sont en plein coeur de la phase d’indignation.

Les réactions à l’émergence du webdocumentaire sont selon moi une très bonne illustration de ce processus car le format est sûrement le plus mature parmi les nouvelles formes d’écriture. D’abord promis à une existence confidentielle et fréquemment comparés avec les menus de CD-Rom, les webdocumentaires peinaient à sortir de la phase d’indignation.

Avec le webdoc, il y a clairement eu invention. Invention dans les méthodes de narration, les canaux de distribution, les convergences technologiques, les méthodes de production, les modes de consommation et tout simplement dans la conquête d’un espace de liberté inégalé. Et comme toute invention suppose une expérimentation poussée sur des sujets humains, je pense que l’indignation est aussi venue et a été entretenue par le plaisir des réalisateurs à pousser la délinéarisation à son acmé.

Comme un pied-de-nez interactif aux chantres des contenus linéaires. Et, clairement, cette logique a été poussée très, trop loin parfois (je pense à chaque fois à Manipulations, désolé pour les fans…).Si loin que l’on voit aujourd’hui l’émergence d’un mouvement de relinéarisation des contenus délinéarisés (say what?). AlmaHollow et Ferme Zero en sont de très bons exemples, et dans un domaine plus journalistique Snow Fall et ses dizaines de copycats également. Alors que ceux qui ne la poussaient pas assez loin, en recréant effectivement du menu de CD-Rom, entretenaient – et entretienne parfois toujours – une image de piètre qualité.

Au final l’indignation – quand elle n’est pas seulement suscitée par l’aigreur, la peur ou la volonté de se faire remarquer – aide plus ou moins consciemment l’écosystème à adopter une posture réflexive. Tout comme Napster, qui a poussé très loin l’expérimentation de nouveaux protocoles et usages dans la consommation musicale, a ouvert la porte à l’émergence de nouvelles logiques au sein même de l’industrie qui se sentait attaquée. Des logiques comme celles portées par un Spotify qui représente la normalisation de la consommation illimitée de contenus musicaux, même pour les majors rêvant encore de presses à CD. Cette lutte à distance entre les indignés réfractaires et les enthousiastes expérimentateurs provoquerait ainsi une maturation et une adoption de l’invention comme normale, inévitable. 

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La réinvention de l’interactivité

Après avoir taclé les « vieux cons réac' », Adams s’étonne que l’on s’étonne de l’apparition du mot interactivité avec l’essor des Internets. Car selon lui:

La raison pour laquelle nous avons besoin d’un tel mot [l’interactivité] est que tout au long de notre siècle, les formes de divertissement non-interactifs ont dominé: cinéma, radio, musique enregistrée et télévision. Avant leur arrivée, tout divertissement était interactif: théâtre, musique, sport – les acteurs et le public étaient ensemble, et même silencieux, la présence du public exerçait une influence puissante sur le déroulement du drame auquel il assistait.

Nous n’avions pas besoin d’un mot particulier pour l’interactivité, de la même manière que nous n’avons pas (encore) besoin d’un mot spécifique pour les personnes n’ayant qu’une tête.

Il es vrai que sur et autour d’Internet, ce phénomène de redécouverte semble se multiplier. On réadopte d’anciennes logiques oubliées, on leur donne la puissance d’Internet pour les populariser et les promouvoir, on en change le nom pour se donner le sentiment d’inventer quelque chose, et voilà! Si les plus fantastiques restent selon moi les réseaux sociaux de voisinage – voire même tous les réseaux sociaux – cela s’applique aussi à des mécaniques comme les circuits courts agricolesl’économie collaborative et même la délinéarisation des contenus. Ainsi, David Dufresne, récemment en conférence aux Millenium webdoc de Bruxelles, nous a donné de nombreux exemples de cinéma délinarisé (certains se retrouvent dans cet article), preuve que l’intuition était déjà là.

Ce ne signifie pas que tous ces concepts soient des impostures n’apportant aucune innovation, loin de là! Ils embrassent simplement des logiques anciennes et leur confèrent la force de frappe des Internets. Ce qu’il faut en retenir c’est donc que, au regard de l’histoire longue, l’oubli de l’interactivité, de l’agriculture périurbaine, du lien social et de la collaboration sont les anomalies, et non l’inverse! La linéarité de la télévision et du cinéma sont les exceptions et les « nouvelles » formes d’écriture sont en fait un retour aux sources. Comme la Renaissance a assumé sa filiation aux penseurs et aux artistes de l’Antiquité pour mieux les transcender, le storytelling, l’interactivité, le transmedia et les autres sont des innovations technologiques et créatives qui résonnent avec un héritage riche et, dirait-on presque, « classique ».

Donc oui, les internautes veulent de l’interactif et du délinéarisé, arrêtons d’arguer de l’appétence pour ces contenus, mais laissons le temps à ces nouveaux-vieux usages de reprendre racines. Ils sont ancrés dans notre ADN culturel et il s’agit simplement de réapprendre à les aimer, à les créer et à les « normaliser ».

BONUS: Adams ne s’arrête pas là. Je vous encourage à lire la suite de l’article si vous souhaitez découvrir son point de vue sur la fiabilité de l’information sur Internet, la fracture numérique, ce que l’on appellerait aujourd’hui la génération Y et son appropriation du langage web, et ce qui allait devenir les réseaux sociaux. Autant de sujets so 2013 pour un article pré-bug de l’an 2000.

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